30 jours chez Raul

Chroniques et Panoramiques d'une autre Havane...

Jeudi 14 février : Altercations et cubanité

Vent, pluie et fraîcheur, une journée bien pourrie, un vide existentiel impossible à raconter. Le fameux frente frio est là pour plusieurs jours nous dit le moustachu de la télé. Les rues sont désertes, les travailleurs et les serveuses font tous la gueule. Je me suis engueulé avec des Cubains par deux fois dans l'après-midi.



Une première fois dans une boutique déserte du centre commercial de l'avenue Carlos III. La grosse matrone cerbère me demande de ne pas rentrer avec mon petit sac à dos. Je lui réponds que la boutique est vide, mon sac à dos aussi, qu'elle peut me surveiller sans problèmes et que toutes façons ce n'est habituellement pas chez les « touristes » que l'on trouve les « voleurs » à Cuba. Mine butée de fonctionnaire à petit Q.I. et nouveau refus pour toute réponse. Je lui jette alors mon sac dans les pieds et rentre tranquillement dans le magasin. Esclandre, appel de videurs, nouvelles explications. J'ai l'impression d'être en Chine. Je suis regardé comme un mec ayant perdu la « face ». Totale impossibilité collective des Cubains d'appréhender une seule seconde la vraie nature d'une réaction de type 100% individualiste. Depuis leur naissance on leur apprend à toujours se conformer.



L'autre jour, une employée m'a sèchement refusé du pain à la boulangerie en me disant ; « C'est le pain pour le peuple, pas pour les étrangers. As-tu la libreta - le carnet de rationnement que doit posséder tout Cubain pour pouvoir acheter à la bodega et en pesos cubains - ? Je lui baratine que oui, ma belle-mère a oublié de me la donner pour les courses bla bla bla. Elle veut mon adresse, ça s'envenime ; chez les fonctionnaires cocos qui y croient encore, c'est toujours des réactions de flic.

Pourtant, en général, tout ça se résout habituellement avec juste quelques sourires, une ou deux piécettes supplémentaires et moult mi amor, eres mi vida bla bla bla...

 

Ma deuxième prise de bec c'est avec un chauffeur de taxi. Le type arrive et commence à me baragouiner en anglais ; il croit avoir ferré deux couillons et les cinq ou dix dollars vite faits que payent tous les couillons en vadrouille d'une journée dans cette ville d'arnaqueurs en tous genres où ne pas parler espagnol, c'est déjà le début des emmerdements. Il ramène sa bagnole, une Nissan pourrie, avec une simple photocopie TAXI sur le tableau de bord pour tout signe distinctif. Il y a un vague compteur caché derrière le miroir passager. On part sans compteur, La musique reggaeton à fond et dans le mauvais sens ! Je lui demande de baisser le son.

Je le laisse faire 500 mètres, puis j'interviens en espagnol ; « tu tournes quand à gauche ? parce que nous on va complètement de l' autre coté ! » . Excuses bidons du mec, puis 250 mètres plus loin il me demande ; « Trois dollars ce sera bon ? » Je lui réponds ; « Sans compteur, deux c'est mieux car on ne va pas loin ! » Mine renfrognée du type qui enclenche le compteur alors qu'on a déjà parcouru un kilomètre ! On arrive : 2,40 CUC au compteur. Je lâche un billet de cinq. Le type me sort le classique « j'ai pas de monnaie », je lui réponds poliment mais fermement « tu travailles pour l'Etat, c'est dans ton boulot d'en avoir un peu, non ? » Le mec explose et me claque mon billet dans la gueule en me traitant de mange-merde. Je lui réponds « fils de pute, parle-moi comme ça encore une fois et je te fais sauter ton job en allant porter plainte à ta direction ». Ce gros plein de soupe claque la porte et redémarre sur les chapeaux de roue. Il a beaucoup trop à perdre. Moi, j'ai économisé trois dollars.

La Havane c'est pas une station balnéaire, c'est Coney island baby, c'est Brooklyn-sur-mer !


 


Je ne me rends pas à la peña del Ambia, animée par le poète Eloy Machado mais vraisemblablement suspendida pour raisons météorologiques. De toutes façons la négroïsation excessive de la musique cubaine et plus généralement de l'ensemble de la culture cubaine m'insuporte un peu. C'est le résultat d'une vague de bons sentiments datant des années 30 avec les belles âmes progressistes de Alejandro Garcia Caturla, Nicolas Guillen, Amedeo Roldan, Fernando Ortiz et surtout Alejo Carpentier en figures de proue d'un mouvement qui voulait absolument aligner les danses tribales d'origine africaine sur le menuet et le quadrille français. Why not après tout ? Mais tout de même, une odeur de politiquement correct avant l'heure. Et pourquoi pas, bientôt, la repentance à la mode... avec la suppression des guitares trop ostensiblement hispaniques dans les groupes de son ?

 


 

Puis vinrent les barbudos qui persécutèrent églises et hommes d'église - avant de mettre chaînes et cadenas dessus pendant quarante ans - pour ensuite en rouvrir quelques-unes pour la forme - mais surtout pour la presse internationale - à l'occasion de la visite de Jean Paul II. Résultat ; dans cette île qui ne croit plus en rien, les noirs et quelques blancs se réfugient dans la santeria, cette escroquerie polythéiste dans laquelle la cérémonie d'initiation se paye 1000 dollars, au pays du SMIC à dix dollars ! Chaque année en janvier, Il faut lire les prédictions annuelles du conseil des babalùs cubains ; A mourir de rire ! Un peu comme si tous les experts, sorciers et autres mages africains de Paris tenaient congrès porte Maillot ! Et puis les tambours bata pour touristes Nouvel Obs en goguette, très peu pour moi ! Cela dit Tata Guinès - l'un des plus fameux percussionnistes cubains qui vient de passer l'arme à gauche tout récemment - jouait fréquemment le dimanche après-midi dans le Callejon de Hammel et là ça valait vraiment le coup d'oreille !



 

Dernier détail de la journée ; A la facture de téléphone, ridicule, huit pesos cubains le mois, est joint un petit calendrier en papier avec les mois d'un coté et une publicité pour ETECSA - le France Telecom cubain - de l'autre. Le texte dit quelque chose du genre « toujours à votre service avec qualité et efficacité » et sur la photo six employés de la boite. Six employés BLANCS. Dans un pays où un homme sur deux est métis et un homme sur quatre est noir ! Franchement chez ETECSA il n'y a vraiment personne de responsable au service publicité pour penser à des trucs aussi simples ? ou peut-être le font-ils exprès ?

mais alors, pourquoi ?

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Publié à 04:45, le mar 4 mars 2008,
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