30 jours chez Raul

Chroniques et Panoramiques d'une autre Havane...

Mardi 5 février : Au marché et dans Habana Vieja

La valse des étiquettes à Cuba n'est pas une expression neutre. A l'unité, à la livre, en pesos cubains ou en CUC avec rendu de monnaie dans l'autre unité monétaire, il faut avoir une calculette dans la tête quand on fait son marché. Dès que l'étreinte de la corde du collectivisme forcé se relâche c'est la floraison immédiate de richesses ! Le marché regorge d'agrumes et de fruits de toutes sortes, de très bonne qualité, sans produits chimiques et à des prix tout à fait corrects. En quelques années toutes les maisons aux alentours du marché ont transformé leur RDC en une activité commerciale plus ou moins rentable ; parking et réparation de bicyclettes, pressage de jus d'orange frais à la demande, livraison de patates dans belle brouette rouillée, confection de gâteaux et sucreries ou ventes de saletés Made in China. Le négoce, c'est toute l'histoire de l'humanité. Mais ici, de vieux barbus tyranniques et édentés, avec des poches en plastique greffées à la hanche droite pour leurs petits pipi-cacas, essayent de faire croire le contraire depuis cinquante ans. Mission ratée apparemment...


 
" Un barbu c'est un barbu. Trois barbus, c'est des barbouzes ! " Michel Audiard.

 

Plus tard dans la journée je me retrouve à errer dans la vieille Havane, plus précisément sur la Plazza de Los Capetanes Generales, étrangement calme pour cause de lundi sans marché aux livres d'occasion. Je devise avec un vieil ami cubain émigré à New York depuis 25 ans mais en vacances sur sa terre natale. Bien sûr il me confirme ce que tout le monde sait et sent ; « ellos no quieren que el cubano se levanta ». Le verbe levantar est à comprendre dans son sens « se relever » ou « réussir » et non dans celui de « se soulever ». Ils ne veulent pas que le Cubain moyen s'en sorte. Mais il y a belle lurette que le Cubain moyen est à mille lieux des motivations politico-idéologiques du régime et que sa seule motivation c'est de pouvoir enfin travailler librement plus pour enfin gagner plus. J'ai une petite idée sur qui on pourrait leur envoyer pour changer tout ça !



En fin de journée, je bois une bière avec quelques relations dans le jardin de l'Uneac, la Maison des Artistes et Ecrivains. En quelques années, ce lieu dans lequel se tenaient précédemment de sympathiques matinées, peñas dédiées à la Rumba, au Son ou au Bolero, est redevenu le mouroir qu'il était avant la campagne de marketing Buena Vista Social Truc. Quelques ombres se glissent entre les chaises, fantômes plus ou moins hautement alcoolisés ressassant toujours les mêmes anecdotes au sujet d'une actualité nationale toujours sujette à caution. Je fais une photo-souvenir et, en vérifiant mon écran de contrôle, j'ai comme un choc ; la photo est légèrement floue, il y a des traînées blanches dues à un flash un peu agressif, les yeux sont soit hagards, soit rougis par le rhum-cola, oui je viens de photographier des spectres ! Mon vieil ami musicologue me confie :

« je n'ai que très récemment compris pourquoi je n'ai jamais pu quitter cette ville et pourquoi c'est désormais définitif. Je me sens intimement et personnellement lié à chaque lieu de cette ville... qui est ma vraie et seule famille ».



Je sens que l'immense ombre de Cabrera Infante et de sa Havane mythique des années 50, immortalisée dans Trois tristes tigres et La Havane pour un Infante défunt, taraude un peu tous les écrivains de cette cité. Le voisin de table lui répond :

« c'est surtout parce qu'ailleurs tu ne trouverais plus de public compatissant pour écouter tes vannes vachardes ! »

Et toujours un grand merci pour cet omniprésent humour cubain, salvateur en diable, qui depuis des décennies sait adoucir un peu « la situation » comme ils disent.



D'ailleurs le mot le plus à la mode ces temps-ci c'est « rénovation ». L'un des convives se met à raconter comment au cours de l'une des multiples rencontres et « débats participatifs » organisés par le régime en dehors des organisations de masse et autres institutions habituelles, comment, entre quolibets, huées, sifflets et absence d'applaudissements, a été accueilli Ricardo Alarcon le président du soi-disant « Parlement » cubain, dont le fonctionnement est une insulte au simple mot de Parlement. Des étudiants polis et très calmes, à peine vingt deux ans et non-politisés se sont levés, l'ont regardé droit dans les yeux et lui ont asséné des questions du genre :
 « J'ai fait trois ou quatre années de dures études, pourquoi ne puis-je pas choisir librement mon travail après l'obtention de mon diplôme ? » ou...
 « Je suis un travailleur cubain méritant, j'ai un petit peu d'argent de coté grâce à ma famille à l'étranger, pourquoi ne puis-je pas prendre des vacances dans un hôtel de Varadero ? »



ou...

« une entreprise étrangère me propose du travail dans son pays, pourquoi dois-je demander une autorisation de sortie du territoire pour m'y rendre... et payer une foultitude d'impôts, de taxes et de timbres en tout genre pour ensuite avoir le droit de pouvoir remettre les pieds dans mon propre pays » ou encore...

 « Comment peux-on exiger légalement un impôt sur un revenu qui n'a aucune existence légale ? (Pour information, un Cubain qui travaille à Cuba pour une entreprise étrangère reçoit 300 pesos cubains -soit environ 15 dollars - de la part de l'Etat... qui facture ce même travailleur 300 dollars à la dite entreprise ! Pour compenser un peu cet esclavage légèrement criant, la plupart des entreprises étrangères versent une compensation en nature d'environ 150 dollars à chacun de ses employés cubains. L'Etat cubain a récemment décidé de taxer ces revenus « occultes et socialement nuisibles !



 Ces jours-ci il y a dans l'air de Cuba comme une amorce d'espèce de Révolution Culturelle ; et que 100 000 propositions fleurissent ! Mais attention aux Gardes Rouges, aux brigades de répression populaire, aux comités de quartier ou à la veuve Mao locale... Ils ne se sont pas évaporés dans l'air du temps et seront impitoyables quant à leurs tout petits ou très gros « avantages acquis » comprenez... rentes de situation !

 

La pénombre est tombée. Un unique spot jaunâtre éclaire les magnifiques frondaisons de cette ancienne demeure de richissime banquier espagnol confisquée et nationalisée. La conversation suit son cours, navigant entre commentaires acerbes sur la situation des droits d'auteur dans l'île et ou sur les résultats décevants du retentissant procès londonien de la société d'auteurs cubaine contre la Peer Music International. Une altercation haute en couleur et ponctuée de « pinga » de « cingar » de « puta » et de « cojones » s'élève soudain entre Paquito, un poète un peu déchu et un peu alcoolique, meurtri à jamais par l'assassinat, il y a cinq ans, en Colombie, de sa jeune épouse adorée - « par la mafia locale » hurle-t-il de sa voix détruite par les cigares, les yeux un peu vitreux mais enflammés par l'alcool salvateur et rédempteur - et Ricardo, un charmant mulâtre septuagénaire au look élégant d'Aimé Césaire, compositeur de quelques tout autant élégants et immortels boléros des années 50.



En rentrant par la rue 23, je passe devant le cinéma Riviera dont le magnifique logo fifties brille dans la nuit d'un bleu décidément totalement unique.

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Publié à 05:47, le mar 4 mars 2008,
Mots clefs : uneac

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