30 jours chez Raul

Chroniques et Panoramiques d'une autre Havane...

Dimanche 3 février : De Paris à La Havane, via Santiago

Il y a dans cet avion Cubana de Aviacion, un Iliouchine 96, copie russe un peu cheap du Boeing 737 qui ne vole pas si mal que ça finalement, il y a deux passagers cubains absolument impayables et tout droit sortis d'un film en noir et blanc d'un pays de l'Est des années 60. Imperméable gris étriqué et sans forme, manteau à poils de chameau élimé et trop court, petits galures à la Brejnev, ces deux apparatchiks du régime, petits blancs sexagénares aux traits tirés, voyagent bien sûr en première classe et ont droit à tous les égards du personnel navigant. 



Bien sûr, on ne connaîtra jamais la vraie raison de leur passage par Paris. Officiellement, ils sont peut-être venus assister à une conférence sur le quart-monde organisée par l'UNESCO ou pour traiter avec le comité d'entreprise CGT le négoce de quelques centaines d'autobus usagés de la RATP. Mais en vérité, ne sont-ils pas en simple transit en provenance d'Alger, d'Angola ou de Biélorussie ? Ont-ils traité des affaires louches pour le compte de la nomenklatura et ses multiples comptes en banque en Espagne et en Angleterre ? Ont-ils négocié la vente de centaines d'œuvres d'art - comme le fait régulièrement l'Etat cubain en Suisse - volées, confisquées ou tout simplement récupérées via les lois de dépossession nationale en vigueur à Cuba ? Sont-ils venus apporter des fonds secrets à une quelconque organisation anticapitaliste qui fait dans l'agit-prop gauchiste et pro-cubaine ? Comme pour la Stasi d'Allemagne de l'Est il faudra attendre l'ouverture des archives !



Dans la queue pour l'enregistrement des bagages, absolument tout le monde m'a envoyé balader et a refusé de me prendre un jouet - une maison de poupée Barbie - en bagage supplémentaire. Coté manque de la plus simple solidarité humaine, on peut constater que le Français moyen de 7 à 77 ans est désormais correctement formaté et bien lavé du cerveau. Aussi fermés et cons que de vrais Américains cent pour cent du Nord. On imagine un millième de ce que pouvait être la vie dans les camps nazis lorsque celle-ci pouvait dépendre d'un simple croûton de pain ou non.



A Santiago de Cuba, dans le hall de transit désert et à l'odeur un peu désagréable de tabac rance, ne restent plus que 50 passagers continuant vers La Havane sur les 260 initiaux. Curieusement c'est l'ensemble des troisième-âges qui sont descendus à cette escale ; Le compte est bon, nous sommes donc bien dans la norme statistique : 80% voyagent en groupes, 20% en voyage individuel. Troupeaux de sexagénaires, tous identiques, fiers de leurs quarante années dédiées à ce qu'ils appellent « le travail », enfin arrivés sur le podium, au but ultime, à La Retraite ! Trouvant absolument normal de continuer à vivre désormais sur le dos de la société pour encore 25 à 30 ans, voire plus compte tenu des progrès de la médecine...

Et pour la plupart d'entre eux, tout ça en ayant consciencieusement poinçonné le ticket de métro tous les matins à Massy-Palaiseau pour ensuite aller inlassablement trier des formulaires administratifs ; ou déplacer des cartons à moitié pleins toute la journée ; ou occuper son temps à harceler le contribuable de base ; et courber l'échine devant le petit chef ; et faire la pause clope ou pipi 3 ou 4 fois par jour ; et participer à peu de frais - c'est le patron qui paye ! - à tous les week-ends du comité d'entreprise !



Là, ils vont s'avaler tout Cuba en huit à dix jours, n'y rencontrant que les vendeurs de colifichets et les guides bilingues, serviles et corrompus du régime - c'est un poste de « favorisé » hautement recherché pour ses pourboires potentiels - ne voyant au travers des vitres teintées de l'autocar climatisé que les vieux monuments repeints de l'ancienne gloriole coloniale espagnole, indifférents et aveugles à la vraie misère, eux toujours si prompts à défendre les 35 heures, le temps libre, la pénibilité de leur ex-emploi, les 1,8% d'augmentation annuelle et tout ce qui accompagne la triste défense de la misère salariale habituelle. Dans l'imaginaire contestataire français, les « acquis de la révolution » seraient un fait et pas simplement une réussite promotionnelle de services étatiques entièrement dédiés à la propagande. Raul et Fidel, ce sont Astérix et Obélix, ils y croient, ils résistent ! A qui ? A quoi au fait ? Le savent-ils encore ? Rappelez-moi ce que disait le Général De Gaulle à propos des Français au fait ? Ah oui, les Français sont des veaux !



L'avion arrive à l'aéroport José Marti Internacional avec trois heures de retard... comme d'habitude me dit-on. Une quinzaine de militaires hommes ou femmes en vert olive, la plupart au regard soit un peu creux soit un peu envieux, attendent pour éplucher tous les papiers. Le comble du comique est la vérification de la photo d'identité, tournez la tête, regardez le miroir au plafond, enlevez la casquette, hum vous n'aviez pas cette barbe naissante sur la photo et encore des cheveux, c'est louche ça ! Et ce bébé, là, sur la photo, il a drôlement grandi, c'est bien lui ? Vous en êtes bien sûr ?

On récupère ses bagages après 30 minutes d'attente, on paie son obole à Fidel pour six malheureux kilogrammes supplémentaires importés par mégarde dans sa chasse gardée - limitée à trente kilos par personne médicaments exceptés - et 22 heures après un départ matinal de Nord-Bourgogne, en sueur grave, on a enfin le droit de larguer 20 CUC - le CUC est la monnaie de singe au taux de change prohibitif et réservé à l'usage des touristes ou de l'achat de biens capitalistes importés - à l'un des rares taxis encore debout à cette heure avancée de la nuit. 

 
A l'entrée sur le rond-point du Centro Deportivo, un peu avant la Place de la Révolution, on aperçoit furtivement quelques rares travestis ou drag-queens cubains habitués michetonnant bien sûr à l'emplacement habituel. On leur envoie deux bécots mouillés par la fenêtre restée ouverte, ce qui réveille le chauffeur de taxi qui était branché sur pilote automatique. La nuit est bien douce pour un début février et totalement silencieuse. Le taxi finit par s'immobiliser dans une ruelle calme du Vedado. Aucun cri d'amour nocturne, pourtant assez courant à Cuba, ne déchire l'obscurité et même les chiens semblent être de repos.



commentaires {1} - Ajouter un commentaire
Publié à 06:09, le mar 4 mars 2008,
Mots clefs :

Que bola !

Salut,
Chouette ton blog... il me semble qu'on était à Cuba quasiment en même temps... sauf que tu es resté plus longtemps !
J'ai pas mal de photos sur mon site, si tu veux passer jeter un oeil... www.heymana.com
Bien à toi !

Heimana - 02:10 - dim 15 juin 2008

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